Le changement, c’est Merkel

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C’est probablement difficile à imaginer pour des millions de jeunes Allemands qui n’ont connu qu’elle en tant que chancelière, mais en 2005, Angela Merkel représente un grand bol d’air frais politique.

Elle est la première femme, mais aussi la première personnalité issue de l’ex-Allemagne de l’Est, à briguer la plus haute fonction du pays. Ce n’est pas une nouvelle venue – elle a été deux fois ministre dans les années 1990 – mais elle représente le renouveau pour les conservateurs, marqués par le long règne d’Helmut Kohl depuis les années 1970. Mais, preuve de son pragmatisme politique, elle n’hésite pas à lâcher ce dernier, souvent présenté comme son mentor politique, à cause d’une affaire de financement occulte en 1999.

La CDU, le parti conservateur, joue d’ailleurs à fond la carte de la nouveauté pour pousser sa candidate. C’est elle qui, selon les affiches électorales, est censée permettre au pays de prendre un “nouveau départ”.

Et ça marche. Face à elle, Gerhard Schröder, le chancelier sortant, apparaît comme l’homme du sérail politique qui a fait son temps. Le social-démocrate s’est aliéné une partie de l’électorat populaire traditionnel de la gauche allemande avec sa réforme du droit du travail qui a favorisé le développement des petits boulots et de la précarité.



Gerhard Schröder et Angela Merkel sur le plateau d’un débat télévisé, le 12 septembre 2005. Eric Feferberg, AFP


La CDU remporte les élections du 18 septembre 2005 et un mois plus tard, Angela Merkel prend la tête d’un gouvernement de coalition avec les sociaux-démocrates. Le 22 novembre 2005, à 51 ans, elle devient aussi la plus jeune chancelière de l’histoire allemande.

Merkel et Poutine : le froid à l’Est

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Les relations entre Angela Merkel et le président russe Vladimir Poutine ont commencé sous le signe du chien. En 2006, lors de sa première visite à Moscou en tant que chancelière, Angela Merkel a eu la surprise de recevoir comme cadeau un petit chien en peluche. Vladimir Poutine aurait été informé, relate le New York Times, de la sainte horreur que la chancelière a de ces animaux depuis qu’elle a été mordue, une dizaine d’années auparavant.

Un an plus tard, un canidé crée de nouveau des tensions diplomatiques. Vladimir Poutine accueille la dirigeante allemande dans sa résidence de Sotchi en présence de Koni, son impressionnant labrador noir. Les photos de la scène, montrant Angela Merkel mal à l’aise et le président russe visiblement ravi de son effet, ont fait le tour du monde et ont fortement irrité la délégation allemande.

Il faut dire qu’Angela Merkel a un désavantage évident aux yeux de Vladimir Poutine : elle n’est pas Gerhard Schröder, son prédécesseur à la chancellerie et grand ami du maître de Moscou.

Ayant grandi en Allemagne de l’Est, Angela Merkel n’a jamais oublié que Vladimir Poutine a passé une partie de sa carrière d’espion en poste à Dresde, où il a collaboré avec la Stasi, la très redoutée police politique est-allemande.



Pour l’un de ses derniers voyages officiels, en août 2020, Angela Merkel s’est rendue en Russie, où Vladimir Poutine l’a accueillie, cette fois-ci, avec un traditionnel bouquet de fleurs. Evgueny Odonikov, Sputnik, AFP


Mais leur longévité politique exceptionnelle à tous les deux leur a permis d’apprendre à se connaître, d’autant qu’elle maîtrise très bien le russe. Ils ont fini par trouver des terrains d’entente, comme la défense du projet de gazoduc Nord Stream 2, qu’Angela Merkel a défendu malgré les critiques américaines. La chancelière est toutefois restée intraitable face à Moscou lorsqu’il était question de démocratie, notamment au moment de l’accueil en Allemagne de l’opposant au Kremlin Alexeï Navalny, après son empoisonnement en 2020.

La colère des Grecs

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En 2012, lorsque Angela Merkel se rend à Athènes pour discuter de la situation économique du pays avec le gouvernement grec, plus de 7 000 policiers sont mobilisés pour garantir l’ordre public. Un dispositif de sécurité jusqu’alors réservé aux visites des présidents américains, soulignent alors les médias grecs.

Il faut dire que la chancelière allemande est attendue par un peuple en colère. Depuis deux ans que la Grèce est au bord de la faillite, menaçant d’entraîner avec elle dans la crise toute la zone euro, Angela Merkel passe pour la “Madame Nein” de l’UE aux yeux des Grecs.

Pour eux, elle incarne le refus des pays du nord du continent de faire preuve de solidarité avec les États du sud, fragilisés par la crise financière. Ce ressentiment s’exprime tout au long des manifestations contre les mesures d’austérité en Grèce, durant lesquelles il n’est pas rare de voir des pancartes ou des banderoles comparant Angela Merkel à Hitler.



Une pancarte brandie devant le Parlement grec, le 9 octobre 2012, lors de la visite d’Angela Merkel à Athènes. Lefteris Pitarakis, AP


La gestion de la crise de la zone euro a été, pour beaucoup, l’un des gros points noirs du règne de la chancelière allemande. Pas tant pour sa prétendue intransigeance – en réalité, c’est plutôt son ministre des Finances, Wolfgang Schaüble, qui joue les “hommes de fer” avec Athènes.

Angela Merkel s’est contentée de valider les décisions de son grand argentier et a souvent tardé à trancher. Une attitude qui a beaucoup fait pour forger son image de “chancelière indécise” et qui lui a longtemps collé à la peau en Allemagne. En 2015, le verbe “Merkeln” est même devenu synonyme de “constance dans l’hésitation” pour les jeunes Allemands.

Fukushima : le nucléaire, nein danke

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Après l’effet papillon, l’effet Fukushima. La catastrophe nucléaire au Japon en mars 2011 a entraîné l’un des virages à 180 degrés les plus spectaculaires de l’histoire politique allemande.

Trois jours après qu’un tsunami a dévasté la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, Angela Merkel annonce que la durée de vie des centrales allemandes vieillissantes ne serait pas prolongée, puis elle entérine, en juillet, la sortie du nucléaire pour 2022. Elle promet dans la foulée de faire de l’Allemagne le champion de la transition énergétique.

Un enchaînement de décisions qui laisse une partie des alliés conservateurs de la chancelière perplexe. N’était-ce pas elle qui, en 2010 encore, jurait que le nucléaire allait aider l’Allemagne à “verdir” son économie ? Angela Merkel avait aussi moqué à plusieurs reprises l’opposition au nucléaire de certains sociaux-démocrates du SPD, soulignant que l’énergie nucléaire était “sûre” et n’émettait pas de gaz à effet de serre.



En 2010, Angela Merkel était encore perçue comme la candidate du lobby du nucléaire. Ici, une affiche détournée par des militants anti-nucléaire dresse un parallèle avec un personnage manipulateur des “Simpsons”, qui dirige une centrale nucléaire dans la série. Marijan Murat, DPA, AFP


Mais qu’une telle catastrophe puisse se produire dans un pays technologiquement aussi avancé que le Japon change la donne aux yeux d’Angela Merkel. “Les risques de l’énergie nucléaire ne sont pas contrôlables”, estime désormais la chancelière, physicienne de formation.

L’accident de Fukushima n’est cependant pas la seule explication au virage politique d’Angela Merkel. Fin mars 2011, les écologistes allemands prennent pour la première fois le pouvoir dans un Land allemand, en Bade-Wurtemberg. Angela Merkel la pragmatique a bien senti que le vent politique avait tourné.

Big Brother is watching Merkel

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Lorsque le scandale des écoutes illégales de la NSA éclate en 2013, nul ne se doute encore qu’Angela Merkel va, à ses dépens, jouer un rôle de premier plan dans cette affaire.

Un an plus tard, Edward Snowden, le lanceur d’alerte à l’origine du scandale, puis WikiLeaks soutiennent que les espions américains ont largement écouté les conversations de leurs alliés et tout particulièrement d’Angela Merkel. Son téléphone portable aurait été mis sur écoute.

L’affirmation fait l’effet d’une bombe en Allemagne. La chancelière allemande, qui a grandi en ex-Allemagne de l’Est où la police politique espionnait régulièrement les communications des citoyens, réagit officiellement en affirmant : “L’espionnage entre amis, ça ne se fait pas !” Elle apparaît alors comme la dirigeante européenne la plus remontée contre la NSA et Washington.

L’affaire met l’amitié germano-américaine à rude épreuve. Le procureur général allemand lance même, en juin 2014, une enquête pour tenter de faire toute la lumière sur l’étendue de cette surveillance électronique.

Quelques mois plus tard, il affirme cependant ne pas avoir trouvé de preuve tangible de l’espionnage américain contre Angela Merkel. La chancelière met, quant à elle, en scène le retour à l’entente cordiale avec Barack Obama, à l’occasion du G7 de 2015 en Bavière.

Deux ans plus tard, devant une commission parlementaire, elle affirme même ne plus croire que son téléphone ait pu être mis sur écoute par la NSA. Circulez, il n’y a plus rien à voir.

La “Mutti” des migrants

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C’est probablement la photo la plus marquante de la seconde moitié de l’ère Merkel. Ce cliché, qui montre la chancelière en plein “selfie” avec un migrant syrien durant la visite d’un camp d’accueil de Berlin en 2015, a fait le tour du monde.

Le “nous allons y arriver” – “wir schaffen das” – qu’Angela Merkel a prononcé pour parler de la capacité du pays à absorber le flux migratoire cette année-là, est aussi entré dans les annales politiques.





Tout, ou presque, a depuis été écrit sur la politique migratoire d’Angela Merkel qui a, en partie, été motivée par le désir d’éviter une crise humanitaire en Hongrie où arrivait un grand nombre de migrants. Sur le choix de la chancelière d’ouvrir en grand ses frontières aux migrants (près de 900 000 en 2015), là où la plupart des autres pays se sont montrés plus frileux.

Tout comme sur les conséquences démographiques positives évidentes pour une Allemagne par ailleurs vieillissante, et des retombées économiques probablement également bénéfiques.

Mais il a aussi beaucoup été question de la face obscure de cette générosité. Et surtout de la manière dont le parti populiste Alternative für Deutschland (AfD) l’a exploitée et caricaturée pour nourrir les peurs et flatter les penchants xénophobes d’une partie des électeurs.

Angela Merkel a rapidement senti le vent politique tourner et, dès fin 2016, a commencé à durcir par touches successives sa politique d’accueil.

La tache du “Dieselgate”

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C’est le plus gros scandale économique et sanitaire des années Merkel. Le “Dieselgate” - la triche aux normes environnementales à laquelle se sont adonnés plusieurs constructeurs automobiles allemands - n’a pas épargné la chancelière.

Lorsque les autorités américaines dénoncent, en septembre 2015, les manipulations auxquelles Volkswagen s’est livré pour donner l’impression que ses voitures sont moins polluantes, le coup est tout d’abord très dur pour le secteur automobile allemand.

Le scandale a coûté plus de 30 milliards d’euros à Volkswagen et les enquêtes successives ont démontré que d’autres constructeurs allemands avaient également truqué leurs moteurs à diesel. Des procès sont encore en cours.

Mais il a aussi révélé la proximité entre le pouvoir allemand - incarné par Angela Merkel - et le très critique secteur automobile. La chancelière a été accusée de protéger les intérêts d’un secteur qui pèse très lourd économiquement - un emploi sur sept en Allemagne dépend de la filière automobile - plutôt que les victimes du scandale.

Que savait-elle ? C’est une question qui s’est même imposée durant la campagne électorale de 2017. Auditionnée devant le Parlement la même année, elle a assuré avoir appris l'affaire par la presse. De quoi rassurer les électeurs, qui lui ont ensuite accordé un quatrième mandat.

Douce France ?

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Elle a connu Jacques, Nicolas, François et Emmanuel. Dans son livre consacré à Angela Merkel, la journaliste Marion Van Renterghem affirme que des quatre présidents français qu’elle a côtoyés, c’est avec Jacques Chirac et Emmanuel Macron que la chancelière s’est le mieux entendue.

Avec le premier, elle a, d’après la journaliste, partagé un certain “sens de l’histoire, et a su gré à l’expérimenté homme politique français de la guider dans le dédale politique européen”. Emmanuel Macron a, quant à lui, mis en place l’un des gouvernements les plus germanophile de la Ve République, rappelle Frank Baasner, directeur de l’Institut franco-allemand.

Forcément, cela passe mieux auprès de Berlin que l’attitude très combative de François Hollande. Dès son arrivée au pouvoir en 2012, le président socialiste s’était mis à critiquer les politiques d’austérité économique prônées par l’Allemagne. Ses relations avec Angela Merkel se sont cependant améliorées au fil des crises. Les deux feront front face à Vladimir Poutine lors de la crise ukrainienne de 2014 ; et les attentats de 2015 en France permettront à Angela Merkel de réaffirmer avec force l’importance de l’amitié franco-allemande.

Les relations avec Nicolas Sarkozy ont, quant à elles, toujours été en dents de scie. Il a souvent été question de “Merkozy” pour désigner la supposée proximité idéologique entre les deux dirigeants de droite. Mais Angela Merkel, réputée pour son calme, a toujours vu d’un mauvais œil l’hyperactivité de Nicolas Sarkozy. La rumeur dit même que pour mieux le comprendre, Angela Merkel a visionné les films de Louis de Funès.

L’ami américain ?

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La célèbre image d’Angela Merkel toisant Donald Trump à la manière d’une maîtresse d’école sévère prête à gronder un mauvais élève, lors du sommet du G7 de 2018, a propulsé la chancelière allemande au rang de première opposante au président américain parmi les alliés de Washington. Elle en avait déjà gagné les premiers galons en appelant, dès 2017, l’Europe à prendre son propre avenir en main.

Pour autant, la chancelière n’a pas toujours été aussi distante envers les États-Unis. À son arrivée au pouvoir, Angela Merkel s’était rapidement rapprochée du président américain de l’époque, George W. Bush, trop heureux de pouvoir tourner la page Gerhard Schröder. Le prédécesseur d’Angela Merkel avait beaucoup irrité Washington à cause de son opposition farouche à la guerre en Irak. Les relations entre George W. Bush et Angela Merkel étaient à ce point bonnes qu’en 2006, le président américain s’était autorisé en arrivant dans une réunion du G8 un “massage” express des épaules de la chancelière (voir la vidéo ci-dessous) qui a mis cette dernière – et les médias allemands – très mal à l’aise.





Le malaise a été plus persistant avec Barack Obama, lorsque celui-ci est arrivé au pouvoir en 2009. “Il avait un style trop flamboyant pour elle”, souligne le site Politico. Le scandale des écoutes de la NSA, en 2013, n’a pas arrangé les choses. Mais de crise en crise – financière, annexion de la Crimée par la Russie en 2014 –, les deux dirigeants ont appris à travailler ensemble et à s’apprécier. À tel point que la relation Merkel-Obama a été qualifiée d’une des meilleures entre un dirigeant américain et son homologue allemand.



Angela Merkel en grande discussion avec le président américain Barack Obama lors d’une réunion du G7 en Bavière, le 8 juin 2015. Michael Kappeler, AP


L’arrivée de Joe Biden, ancien vice-président de Barack Obama, à la Maison Blanche a pu apparaître comme un retour aux années fastes de la relation germano-américaine. À voir si le successeur d’Angela Merkel choisira la continuité dans ce domaine.

La tentation chinoise

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Comment résister à la diplomatie du panda ? En 2017, lorsque le président chinois Xi Jinping et Angela Merkel s’extasient de concert devant les deux pandas du zoo de Berlin (cf photo), la chancelière allemande apparaît encore comme l’un des principaux soutiens de la Chine en Europe. Deux ans plus tard, c'est pourtant elle qui sera à l’origine de l’expression “rival systémique” pour désigner la Chine.

Pendant plus d’une dizaine d’années, la dirigeante allemande s’était évertuée à mettre les critiques contre Pékin en sourdine pour favoriser l’essor des relations économiques entre les deux pays.

Une politique qui a si bien marché que la Chine est devenue en 2016 le premier partenaire commercial de l’Allemagne, devant les États-Unis.

Mais Angela Merkel n’a pas toujours été la partenaire idéale de Pékin en Europe. Lors de son arrivée au pouvoir, elle veut même se montrer critique à l’égard de la Chine. C’est ainsi qu’elle invite le Dalaï-lama à Berlin en 2006.

Erreur : Pékin décide de bouder l’Allemagne pendant plus de six mois. C’est un choc pour le monde allemand des affaires… et une prise de conscience pour la chancelière.

Dix ans plus tard, elle commence à remettre en question sa politique pro-chinoise. Le virage politique s’amorce lorsqu’un groupe chinois rachète un fleuron de la robotique allemande.

Berlin ne peut rien faire contre ce qui est considéré en Allemagne comme du pillage de technologie nationale. Angela Merkel comprend alors que Pékin devient plus un rival qu’un simple partenaire. En 2019, À Belin, le terme de “rival systémique” désigne désormais la Chine dans les relations sino-européennes.