Ici est tombé

La bataille pour libérer Paris débute le 19 août 1944. Des milliers de personnes participent à l’insurrection, qui prend fin le 25 août. Plus de 500 civils, quelque 1 000 membres des Forces françaises de l’intérieur (FFI) et une centaine de soldats de la 2e DB du général Leclerc y trouvent la mort.

Aujourd’hui, des plaques commémoratives disséminées un peu partout dans la capitale rappellent leur sacrifice. France 24 a choisi de raconter l’histoire de dix de ces héros anonymes.

Gilles Primout, enquêteur du souvenir

Honorer les morts de la Libération

La liste complète des plaques commémoratives

Michel Guillois
Simone Jaffray
Gustave Pommier
Henri Mosmeau
Émile Plaisant
Henri Caron
Georges Bailly
Jean-Claude Touche
Jean Montvallier-Boulogne
Auguste Fenioux

Michel Guillois, sous-brigadier

35, avenue de l’Opéra

Quelques heures après le début de l’insurrection, une trêve est conclue le 19 août en fin de journée, par l’intermédiaire du Consul général de Suède, entre les forces allemandes et les membres de la Résistance. Le lendemain, des groupes de FFI, accompagnés de soldats allemands, doivent annoncer la trêve aux combattants.

Michel Guillois, un sous-brigadier du commissariat du XIVe, est chargé de cette mission dans le quartier de l’Opéra, avec trois de ses collègues. Installé à l’arrière du véhicule, cet homme de 45 ans, père de cinq enfants, est mortellement atteint par deux balles. Pas encore averti de la trêve, une sentinelle, qui se tenait sur le balcon de la Kommandantur, située dans un immeuble en face de l’Opéra, a ouvert le feu.

Simone Jaffray, agente de liaison

18, rue Jacquemont

Lors de la Libération de Paris, les femmes sont nombreuses à participer à la bataille. Elles s’occupent des blessés, ravitaillent les combattants et prennent aussi les armes. Simone Jaffray, née Collet, fait partie de ces résistantes. Le 20 août 1944, cette agente de liaison de l’état-major des FFI et des FTP (Francs-tireurs et partisans) est chargée de porter des ordres dans le XVIIe arrondissement.

Elle traverse le quartier des Batignolles où ont lieu des combats. Elle s’effondre, mortellement blessée, devant le 18, rue Jacquemont. Son décès est constaté lors de son arrivée à l’hôpital Bichat. Dirigeante de l’Entente sportive du XVIIIe arrondissement, un gymnase porte aujourd’hui son nom à Champigny-sur-Marne.

Gustave Pommier, FFI

70, rue du Père-Corentin

Au début de la guerre, Gustave Pommier est mobilisé au sein du 150e régiment d’infanterie. Après la défaite française, le parcours du jeune homme est assez flou. Quatre ans plus tard, on le retrouve au sein de la 8e division de francs-tireurs. Ces résistants effectuent depuis 1940 des actions contre l’occupant dans les quartiers sud de Paris.

Lors de l’insurrection, Gustave Pommier, surnommé "Arthur", est envoyé le 21 août à Vincennes, sa ville d’origine, pour récupérer une voiture prise à l’ennemi. Mais les Allemands l’arrêtent rue de la Voie-Verte (aujourd’hui rue du Père-Corentin). L’ancien soldat français, âgé de 26 ans, est violemment battu sur le trottoir, puis fusillé. Son corps ne sera retrouvé qu’après la fin des combats sous un tas de sable, à quelques rues de là.

Henri Mosmeau, gardien de la paix

Grand Palais

Dès le 19 août, la police parisienne se soulève contre l’occupant allemand. Dans le commissariat du VIIIe arrondissement, situé dans le Grand Palais, les forces de l’ordre se sont jointes aux résistants. Le 23 août au matin, l’un de ces policiers tire sur un convoi allemand qui passe sur les Champs-Élysées. La réplique ne se fait pas attendre : des chars et des camions de la Wehrmacht prennent position autour du bâtiment et commencent à attaquer.

Un car de police avec une dizaine de gardiens de la paix arrive en renfort des assiégés. Il est tout de suite pris pour cible. L’un d’entre eux, Henri Mosmeau, 28 ans, s’écroule à terre, mortellement touché. Père de deux petites filles, il était affecté à ce commissariat depuis 1941.

Émile Plaisant, FFI

61, rue des Morillons

Le 24 août, alors que les premiers soldats de la 2e division blindée du Général Leclerc viennent d’atteindre l’hôtel de ville de Paris, les forces allemandes en profitent pour tenter de déloger les FFI de l’escadron Vaugirard. Ces derniers occupent les abattoirs du même nom, situés dans la rue des Morillons. Les combats, très violents, durent toute la nuit.

Les assaillants finissent par se retirer, mais dans les rangs des FFI, deux morts sont à déplorer. Parmi eux, Émile Plaisant, âgé de 34 ans. Père de trois enfants, il sera cité à titre posthume à l’ordre de la division par le général Kœnig, commandant en chef des FFI : "Combattant, volontaire, animé du sens le plus élevé du devoir et l’esprit de sacrifice".

Henri Caron, chef de char

168, rue du Temple

Lorsque le 3 août 1944, il foule pour la première fois depuis quatre ans le sol de France, l’adjudant Henri Caron (et non Carron comme indiqué sur la plaque) se signe et embrasse le sable normand. Ce chef de char, engagé dans les FFI et membre de la 2e division blindée du Général Leclerc, fait partie des premiers à entrer dans Paris quelques semaines plus tard, le 24 août. Les Parisiens se précipitent pour embrasser leurs libérateurs sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Mais la joie est de très courte durée.

À bord du Romilly, Henri Caron est envoyé le lendemain vers la place de la République pour déloger des soldats allemands. Le militaire, âgé de 29 ans, sort de son char pour se rendre compte de la situation. Il est alors fauché aux jambes par une rafale tirée de la fenêtre d’un appartement. Grièvement blessé, il décède quatre jours plus tard à l’hôpital Saint-Louis.

Georges Bailly, étudiant en pharmacie

Rue de Rivoli

Fils de pharmacien, Georges Bailly se destine au même métier que son père. Au début de la bataille de Paris, cet étudiant décide tout naturellement de se porter au secours des résistants. Au sein d’une équipe de secouristes, il ramasse les morts et les blessés au fil des combats.

Le 25 août, le brancardier décide lui aussi de prendre les armes. Près de la place de la Concorde, vers les dernières arcades de la rue de Rivoli, ce grand blond court pour rejoindre des camarades. Il est alors mortellement atteint par une rafale, visiblement touché en plein cœur.

Jean-Claude Touche, secouriste

Rue de Rivoli

Depuis 1943, Jean-Claude Touche fait partie des secouristes de la Croix-Rouge. Lors de l’insurrection, il s’occupe de relever les blessés, selon les missions qui lui sont confiées au comité du VIIIe arrondissement. Le 25 août, dans l’après-midi, le jeune homme de 18 ans est appelé à un poste de secours près de la place de la Concorde, sous les arcades de la rue de Rivoli.

Avec une autre infirmière, Madelaine Brinet, ils aperçoivent alors des corps sur le trottoir d’en face. Les deux membres de la Croix-Rouge se précipitent, mais ils sont aussitôt fauchés par les tirs d’une mitrailleuse allemande. La jeune femme est tuée sur le coup, tandis que Jean-Claude Touche est gravement blessé à l’abdomen. Il décède quatre jours plus tard à l’hôpital.

Jean Montvallier-Boulogne, FFI

60, boulevard Saint-Michel

Le 25 août, dans le quartier latin, les combats font toujours rage. Des FFI et des soldats de la 2e division blindée donnent l’assaut à l’École des Mines, sur le boulevard Saint-Michel, pour déloger des soldats allemands. Ancien combattant en 1940, Jean Montvallier-Boulogne s’abrite tant bien que mal derrière un char français.

Vers 15 heures, il tente de traverser le boulevard pour lancer des grenades vers les forces ennemies. Mais le jeune homme de 24 ans est atteint par une rafale de mitraillette. Il est tué sur le coup. Il sera homologué comme FFI à titre posthume après la guerre.

Auguste Fenioux, dit Jacques Francisco, caporal-chef de la 2e DB

60, rue de Seine

Cette plaque située dans le quartier latin comporte plusieurs erreurs. Jacques Francesco s’appelait en réalité Auguste Fenioux, alias Francisco, et il n’est pas mort le 24 août, mais le lendemain. Originaire de la Vienne, ce fils d’agriculteur fait partie du 14e régiment de tirailleurs algériens au début de la guerre. Après la défaite, il décide de se rendre en zone libre et de se réengager. Il rejoint les Forces françaises libres, où il est affecté au 3e bataillon du régiment de marche du Tchad.

Au sein de la 2e division blindée du général Leclerc, Auguste Fenioux débarque en France le 1er août 1944 sous le nom de guerre de Jacques Francisco. Après avoir combattu en Normandie, il entre dans Paris le 25 août. Le caporal-chef prend alors position rue de Seine pour chasser des miliciens, mais il s’effondre, atteint d’une balle au thorax. Il est déclaré mort en début d’après-midi. En raison de la confusion sur son nom, sa famille ne recevra son avis de décès qu’en février 1948.

Gilles Primout

Enquêteur du souvenir

Gilles Primout se définit comme un "fouineur". Depuis 1994 et le 50e anniversaire de la Libération de Paris, il reconstitue l’histoire des héros anonymes de l’insurrection de la capitale française. Spécialiste de la sûreté en entreprise, cet historien amateur s’est plongé dans cette enquête par simple curiosité. "Je me suis dit que ce serait intéressant d’identifier tous ces gens. Je ne connaissais quasiment rien. Il y a eu beaucoup d’écrits sur les grandes lignes de la Libération de Paris, sur les grandes personnalités, mais peu de gens s’étaient penchés sur les petits détails et sur les petits bras de la Libération", explique-t-il à France 24.

En 20 ans de décorticage d’archives, Gilles Primout a répertorié plus de 4 000 victimes entre le 13 et le 31 août 1944 dans Paris intra-muros et sa proche banlieue. Notre infographie est basée sur ses recherches : "Il y a des FFI, des secouristes, des soldats de la 2e division blindée et des victimes civiles. Cela n’a pas été une bataille rangée, comme en 14-18, mais il y a eu des escarmouches dans les rues. Les riverains sont descendus pour regarder. Il y a donc eu beaucoup de victimes collatérales".

"On passe simplement devant"

Dans les rues de Paris, environ 200 plaques commémoratives rendent hommage à certains de ces disparus. Plongés dans leur quotidien, les Parisiens n’y font que rarement attention. "Elles sont totalement intégrées dans le paysage. Les couleurs n’ont pas été choisies pour flasher sur les murs, constate Gilles Primout. On passe simplement devant et même si on les remarque, on va lire un nom et une date. C’est tout."

Après avoir créé son site Internet au début des années 2000, ce passionné a pu approfondir le parcours de ces victimes. Il a reçu de très nombreux messages de descendants souhaitant ajouter un détail ou rétablir la vérité. D’autres ont tout simplement découvert les circonstances de la mort d’un proche. Parmi ces centaines de destins tragiques, Gilles Primout a particulièrement été marqué par la mort de Roger Ponge, tué à 15 ans avec ses parents, lors du bombardement allemand de la capitale, et celle de Virginie Quantin, abattue à la fenêtre de son appartement :"Ces deux histoires représentent pour moi la complexité de la Libération de Paris. D'un côté la joie dans les rues, la victoire, de l'autre des drames personnels passés sous silence mais qui ont marqué à jamais des familles. Comme quoi les livres d'histoire ne reflètent jamais exactement ce qui s'est passé réellement."

"Chaque histoire est un drame"

Même si ce travail s’avère très prenant, "le fouineur de la mémoire" ne se sent pas pour autant investi d’une mission : "Je n’ai pas traité cela avec émotion, plutôt avec un certain recul, car chaque histoire est un drame. C’est vraiment une démarche personnelle. Il se trouve que cela rend service à des gens, cela me convient bien".

Gilles Primout espère désormais rassembler la fin tragique de ces acteurs méconnus dans un livre : "J’hésite entre un bouquin historique, qui n’intéressera que des services d’archives, ou une forme romancée avec deux personnes, une Française et une Allemande, qui vont traverser la Libération de Paris". Vingt ans après le début de ses recherches, il ne s’est jamais lassé de mettre un nom sur ces plaques oubliées : "Ce qui me satisfait vraiment, c’est quand une personne me contacte pour avoir un renseignement supplémentaire sur son grand-père ou son arrière-grand-père. Cela me fait plaisir"

Les plaques commémoratives :

Honorer les morts de la Libération

Les premières plaques commémoratives ont fait leur apparition dès la Libération, à l’automne 1944. Spontanément, des proches de victimes ont commencé à déposer des fleurs ou à laisser des inscriptions à l’endroit où est tombé leur enfant, ami ou camarade.

Comme l’explique Dominique Veillon, chercheur à l’Institut d’histoire du temps présent, dans l’ouvrage "Les enjeux de la Libération", le ministère de l’Intérieur a très vite reçu des demandes pour que des plaques figurent à l’emplacement des combats : "Il s’agit de pérenniser l’instant et l’endroit du souvenir, de le sacraliser en quelque sorte". Face à l’afflux de ces requêtes et pour conserver le caractère exceptionnel de l’hommage rendu, l’État a fixé en avril 1946 dans un décret les conditions d’attribution de ces plaques. Les autorités préconisent par exemple que la rédaction soit "noble et succincte" avec cette phrase type : "Ici est tombé …., mort pour la France".

Dans les rues de Paris fleurissent ainsi les plaques en l’honneur de combattants de la résistance, de soldats de la 2e division blindée du Général Leclerc, de policiers ou encore de secouristes. Elles permettent de localiser les lieux des combats et de prendre conscience de l’importance de l’insurrection. Pour Dominique Veillon, il s’agit d’un travail de mémoire publique et nationale, mais aussi de l’hommage plus local d’un quartier. En ces lieux, un véritable rituel funéraire se développe : "L’habitude est prise de se rassembler pour se recueillir, déposer des gerbes, prendre la parole tandis que retentit la sonnerie aux morts. Ces plaques font partie intégrante du paysage urbain au même titre que les monuments aux morts ; elles ont valeur de symbole, d’où la nécessité de les préserver".

Au fil des années, certaines ont été victimes de vandalisme, de vol ou ont disparu avec la destruction de certains immeubles. D’autres plaques, qui comportent des erreurs de nom ou de date, doivent être corrigées. Alors que depuis 1954 les services de la ville de Paris sont en charge de leur entretien et de leur fleurissement, les demandes individuelles sont aujourd’hui plus rares. Des associations d’anciens combattants ou des organisations professionnelles comme la SNCF ou la RATP font toutefois encore des propositions d’hommages. Ces initiatives doivent être validées par un vote du Conseil d’arrondissement puis du Conseil de Paris.

Crédits

  • Texte : Stéphanie Trouillard
  • Illustrations : Stéphanie Trouillard France24/Gilles Primout/AFP Archives
  • Édition : Marie Valla
  • Infographie : Studio Graphique Multimédia France Médias Monde
  • Sources :
    • Avec la collaboration de Gilles Primout, "La Libération de Paris"
    • Musée du Général Leclerc de Hauteclocque et de la Libération de Paris - Musée Jean Moulin
  • À voir :
    • "Paris libéré, Paris photographié, Paris exposé", Musée Carnavalet de Paris, jusqu’au 8 février 2015
    • "Août 1944. Le Combat pour la Liberté", Hôtel de Ville de Paris, jusqu’au 27 septembre 2014
  • À lire :
    • Christine Levisse-Touzé, "Libérer Paris", ÉEditions Ouest-France, juin 2014
    • Philippe Castetbon, "Ici est tombé. Paroles sur la Libération de Paris", Édition Tirésias mars 2004
    • Jean-Paul Lefebvre-Filleau, "Chronique d'une libération", Édition De Borée, février 2014
    • Patrice Gelinet, "La délivrance de Paris du 19 août au 26 août 1945", Édition Arthaud, avril 2014
    • Christian Chevandier, "La Libération de Paris. Les acteurs, les combats, les débats", Édition Hatier, septembre 2013
    • Collectif, "Paris 1944, les enjeux de la Libération", Édition Albin Michel, 1994
    • Dominique Lapierre et Larry Collins, "Paris brûle-t-il ?", Édition Robert Laffont, 1964